Diminuer l’attractivité de la Suisse de manière intentionnelle: pourquoi pas?

Dans le cadre d’une interview réalisée il y a quelques années, Reiner Eichenberger, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, avait déclaré: «La seule chose que nous pouvons faire est de rendre la Suisse inattractive de manière intentionnelle. Mais ce serait de la pure folie.»

A l’époque, on cherchait à savoir si la Suisse devait augmenter ses impôts – très bas à l’échelle internationale – pour freiner l’immigration. Il faut dire que les paradis fiscaux tels que la Suisse exercent une attirance presque magnétique sur la main-d’œuvre et le capital, ce qui conduit à la «monacoïsation» ou, pour le dire avec une métaphore plus suisse, à une «zouguisation» du pays. Mais aussi bien pour le professeur Eichenberger, critique à l’égard de l’immigration, que pour l’UDC, les hausses d’impôt relèvent de l’œuvre du diable. Avec le PLR et le PDC, le parti agrarien s’engage d’ailleurs depuis des années pour une «course vers le bas» en matière de concurrence fiscale, tandis que les voix de gauche, critiques envers l’idée de croissance, ne séduisent que rarement la majorité.

Dans le sillage de l’émotion et des réactions virulentes en provenance de l’UE, un effet secondaire de l’initiative contre l’immigration de masse a été quelque peu occulté: après l’initiative sur les résidences secondaires, le peuple s’est de nouveau exprimé pour un texte qui a pour vocation de limiter la croissance économique. Mais cette fois, l’ampleur de la décision est plus considérable. Moins de 24 heures après la communication des résultats de la votation, Credit Suisse publiait un communiqué de presse portant le titre: «Le lourd tribut d’une limitation de l’immigration». Selon Credit Suisse, l’incertitude régnant dans les milieux économiques suffirait pour entraîner une baisse sensible de la croissance de l’emploi sur le court terme (80 000 emplois en moins), d’où un taux de croissance en berne (-0,3%). Sans parler du fait qu’en citant ces chiffres, la grande banque n’a même pas encore précisé les conséquences économiques entraînées par la mise en pratique de l’initiative dans trois ans.

Pour Christoph Blocher,  les véritables enjeux ne se situent pas du côté du prix des loyers, de la disparition des terres cultivables, du manque d’espace ou encore des expats «arrogants», mais de la question capitale d’adhérer à l’UE ou de faire cavalier seul.

L’initiative Ecopop devrait contribuer à favoriser la percée d’un capitalisme plus modeste. (Image : Keystone)

L’initiative Ecopop devrait contribuer à favoriser la percée d’un capitalisme plus modeste. (Image : Keystone)

La semaine dernière, le think tank économique Avenir Suisse a quant à lui proposé des solutions que l’on aurait cru venir de la gauche: l’abandon de la promotion économique et des allégements fiscaux pour les entreprises étrangères, et la imitation des nouvelles zones à bâtir pour l’industrie et le commerce afin de réduire l’immigration sans avoir recours aux contingents. En d’autres termes, il s’agirait de diminuer – voire d’anéantir – l’attractivité de la Suisse de manière intentionnelle.

Après sa défaite le 9 février, le PS s’est replié sur lui-même en affirmant que «la xénophobie, l’exclusion et l’isolement sont de mauvaises réponses à des problèmes existants ou évoqués». Une analyse pour le moins simpliste. Fin novembre, la thèse selon laquelle l’initiative contre l’immigration de masse pourrait être acceptée si elle réussissait à réunir suffisamment de votes du camp rose-vert fut établie dans ce même blogCette alliance sacrée entre les électeurs conservateurs de droite et verts a déjà joué un rôle déterminant lors de la votation sur les résidences secondaires lancée par Franz Weber, lorsqu’on fut surpris de voir que le texte avait non seulement été accepté par les électeurs de gauche, mais aussi par près de la moitié des partisans de l’UDC. Ce n’est qu’au cours des mois à venir que nous verrons si l’initiative contre l’immigration de masse a elle aussi dépassé les fossés idéologiques, lorsque l’analyse scientifique Vox (analyse de la votation) aura été réalisée.

Il est par ailleurs étonnant de constater que selon une analyse de la SRG réalisée fin janvier, 87% des électeurs proches du PS rejetaient l’initiative de l’UDC, tandis qu’ils n’étaient que 75% chez les Verts. Ceci s’explique par l’attitude plus critique des Verts envers l’UE et les milieux économiques, contrairement au PS, favorable à la croissance sans vraiment se l’avouer.

Quelques têtes plus rares – mais pas moins connues – ont quant à elles profité de l’initiative UDC. C’est notamment le cas de Simonetta Sommaruga, conseillère fédérale responsable du dossier de l’immigration. Ainsi, la conseillère fédérale, que l’on sait proche des idéologies écologistes et critique envers la croissance, aurait profité d’un rejet de justesse de l’initiative contre l’immigration de masse pour lancer un vaste débat sur la croissance économique. Au lieu de cela, la Suisse est désormais partie pour débattre pendant des années sur les relations avec l’UE.

Ces discussions, nous les devons à l’ancien conseiller fédéral milliardaire Christoph Blocher, pour lequel les véritables enjeux ne se situent pas du côté du prix des loyers, de la disparition des terres cultivables, du manque d’espace ou encore des expats «arrogants», mais de la question capitale d’adhérer à l’UE ou de faire cavalier seul. Vu sous cet angle, l’initiative Ecopop devrait contribuer à favoriser la percée d’un capitalisme plus modeste. Si un rejet de justesse pourrait enflammer ce débat, la Suisse pourrait de nouveau être amenée à jouer avec le feu, comme l’a démontré la courte victoire du oui le 9 février.