Micheline Calmy-Rey contre Christoph Blocher

Les différences ne sauraient être plus évidentes. A Kiev, les forces de l’opposition – qui ont exigé depuis des semaines la démission du président Viktor Ianoukovitch – n’ont qu’un seul objectif en tête, à savoir l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. A l’opposé, la Suisse a de nouveau engagé la voie de l’isolement à l’égard de l’UE en voulant mettre un terme à l’accord sur la libre circulation des personnes.

L’UE n’a jamais fait mystère de son attitude quant à l’initiative contre l’immigration de masse lancée par l’UDC, soulignant à maintes reprises l’importance des quatre libertés fondamentales de la construction européenne. Que l’UE souhaite aujourd’hui encore élargir son projet de paix en Europe semble d’autant plus logique que celui-ci est absolument essentiel à une cohabitation harmonieuse sur le Vieux Continent.

Au lendemain de la chute de l’Empire soviétique, les pays d’Europe de l’Est ont fait pression pour rejoindre l’UE, une attitude qui met en avant l’importance du projet européen pour la paix sur le continent. C’est d’ailleurs ce qui a valu à l’UE le prix Nobel de la paix. Que l’Ukraine veuille désormais suivre le même chemin n’est guère surprenant: les Ukrainiens aspirent à la liberté et aux vertus de ce grand espace économique. Ils aspirent à la prospérité économique.

En tant qu’Etat tiers, la Suisse bénéficie déjà de l’accès à cet énorme marché. Un aspect qui n’a pas fait la différence le 9 février. L’UDC a su mettre en avant les arguments favorables à son initiative, à savoir le chiffre impressionnant des 80 000 immigrés qui arrivent en Suisse chaque année, le manque de place, les loyers de plus en plus élevés et le vague sentiment de perdre l’identité nationale. Coûte que coûte, le parti agrarien cherche désormais à mettre en œuvre son initiative aussi rapidement que possible.

Micheline Calmy-Rey remet sur le tapis un sujet tabou, soigneusement évité et délaissé par l’ensemble des partis politiques: l’adhésion à l’UE.

Micheline Calmy-Rey ici en débat avec Christoph Blocher lors d’une émission de la télévision alémanique «Arena». (Image : SRF)

Micheline Calmy-Rey ici en débat avec Christoph Blocher lors d’une émission de la télévision alémanique «Arena». (Image : SRF)

Pendant ce temps, les voix s’élèvent du côté des perdants de la votation. La tonalité y est parfois nouvelle: dans son livre et lors de l’émission de la télévision alémanique «Arena», l’ancienne cheffe du Département des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey a fait connaître son avis: la Suisse est en passe de devenir fortement dépendante de l’UE. Désormais, il s’agit de mettre en œuvre le nouveau texte constitutionnel de manière à répondre au mieux aux attentes de l’UE, afin de continuer de bénéficier de l’accès au marché européen et de ne pas nous retrouver isolés.

Sur le long terme, l’ancienne conseillère fédérale ne voit qu’une seule solution: l’adhésion à l’UE. En s’exprimant ainsi, elle remet sur le tapis un sujet tabou, soigneusement évité et délaissé par l’ensemble des partis politiques – et s’oppose catégoriquement à Christoph Blocher.

Ce débat pointe le clivage entre deux Suisses: d’un côté, la «grande dame romande» qui voit son pays comme un acteur d’un monde globalisé, comme un intermédiaire diplomatique important, comme une force innovante en matière d’économie et de recherche. De l’autre côté, l’opposant politique suisse allemand, qui perçoit la Suisse comme un berceau de la liberté et de l’indépendance absolue, et qui s’engage pour une Suisse qui n’a de comptes à rendre à personne et suit son propre chemin, quoi qu’il arrive.

Les partis des jeunes PLR, PDC et PS ne cherchent pas à aller aussi loin que Micheline Calmy-Rey. Ils aimeraient lancer une nouvelle votation sur l’ensemble des bilatérales. Une votation pourrait ainsi en cacher une autre ou, comme le disait l’ancien conseiller d’Etat zurichois Markus Notter dans un essai: l’article constitutionnel approuvé le 9 février reste applicable tant qu’il n’est pas remplacé. En Suisse, les choses ont toujours été ainsi; rappelons ici les changements liés au droit de vote des femmes.

A Kiev, ce fut le ministre des affaires étrangères allemand Frank-Walter Steinmeier qui a fait office d’intermédiaire de l’UE, a donné un nouvel élan au dialogue et a lancé la transition de l’ancien régime vers un avenir il est vrai encore incertain. L’UE fait preuve de force. Si le devenir de l’Ukraine semble aujourd’hui nébuleux, un premier pas vient d’être accompli.