Retour au paradis

Quand elle nous a dit au revoir, la marchande de légumes de Panzano, près de Greve, en Toscane, nous a presque suppliés: «Mais emmenez s’il vous plaît nos politiciens avec vous, ils pourraient peut-être apprendre quelque chose dans votre pays: l’humilité et un peu de bon sens

Seraient-ils bien accueillis chez nous? Très certainement: ils ne sont ni pauvres ni réfugiés, ce sont au contraire les politiciens les mieux payés d’Europe, voire du monde, ils sont cultivés, ils ont généralement du savoir-vivre, parlent des langues étrangères, ils sont bien, si ce n’est très bien, habillés, vêtus de costumes sur mesure, les femmes comme les hommes. Ils seraient très bien accueillis. Nos politiciens les initieraient à notre système politique, leur feraient découvrir notre démocratie directe et nos coutumes politiques. On les présenterait partout: à la Confédération comme aux cantons, sans oublier les communes.

Qu’arrive-t-il, que se passe-t-il dans notre pays en ce moment? Est-ce que nous essayons de métamorphoser notre pays en prison?

Oui, ils apprendraient certainement des choses, mais le triste sort des immigrants leur serait épargné. Ils ne seraient pas confrontés à une interdiction de périmètre ou à une interdiction de se baigner comme à Bremgarten, aux angoisses face à l’avenir, comme à Alpnach dans le canton d’Obwald, où un centre d’accueil pour requérants d’asile a ouvert le 20 août. Il y était également prévu de faire ce que l’on a essayé de mettre en œuvre à Bremgarten, avec la bénédiction de Berne: une interdiction de périmètre. Car les habitants de Bremgarten ne doivent pas être importunés par les réfugiés, qui ne sont pas comme nous et qui sont considérés d’emblée comme des criminels. A Alpnach, un citoyen helvétique inquiet a ainsi déjà transformé sa maison en forteresse pour éviter que les requérants d’asile puissent y pénétrer.

La Suisse, à la fois enviée à l'extérieur et incomprise, voire condamnée parfois... Ici le Palais fédéral à Berne. (Image: Keystone)

Qu’arrive-t-il, que se passe-t-il dans notre pays en ce moment? Est-ce que nous essayons de métamorphoser notre pays en prison, comme le disait déjà Friedrich Dürrenmatt, en avance sur son temps, dans l’une de ses «sévères prédications»? Pire encore: est-ce que nous voulons aussi aménager des cellules dans les prisons construites par nos soins pour nous couper des autres à l’intérieur même des communes? Quelle épouvantable perspective!

Le monde entier nous admire et nous envie. Envie notre prospérité économique, notre démocratie directe qui fonctionne bien. Oui, mais les médias du monde entier examinent aussi notre comportement à la loupe, nous attaquent verbalement lorsqu’ils apprennent ce que l’on se permet dans ce paradis qu’est la Suisse, restreindre la liberté de mouvement des requérants d’asile; ou qu’à Zurich, une femme célèbre dans le monde entier n’a pas été traitée comme elle en a l’habitude partout ailleurs, à cause de la couleur de sa peau. Ils nous ridiculisent avec délectation, parce que nous réussissons, parce que nous résistons à tout, même à la crise économique et financière qui mine toujours l’Europe.

Pourtant, les médias ne sont pas le grand public. Ils ne sont pas représentatifs des gens qui nous entourent, en Europe et dans le monde. La marchande de légumes de Panzano croit encore en nous. Elle espère que nous pouvons servir de modèle aux politiciens de son pays. Mais c’est ce que nous sommes ou ce que nous allons redevenir: en étant plus sereins, moins agités, aussi et précisément vis-à-vis des requérants d’asile. En bref: en étant plus sûrs de nous.